Dans les souliers d’un bipolaire

Des chaussures, il y en plein l’Histoire, avec un grand « H » comme on dit. Le saviez-vous ? La mère de Charlemagne, traditionnellement appelée « Berthe au grand pied », avait un pied plus long que l’autre, ce qui l’obligeait à acheter deux paires de chaussures de taille différente. Imelda Marcos, la femme du dictateur Philippin des années 80 possédait plus de 3000 paires de chaussures, toutes achetées au frais de l’état. Il y en a aussi dans les petites histoires. Vous aimiez certainement les contes de votre enfance ! Le Petit Poucet était brave et se sortait du pétrin avec les bottes de 7 lieues du géant. Grâce à elles, il entre au service du roi, accumule les richesses et met sa famille à l’abri du besoin.

Tant de chaussures me direz-vous ! Mais le choix des chaussures à porter n’est pas toujours facile. Monsieur Bip vous le dira !

Monsieur Bip

Alain Bip est bien dans sa vie. Une famille adorable, un boulot gratifiant, une maison douillette et toujours ouverte pour les amis. Un peu comme dans un conte. Il aime participer aux marches ADEPS du dimanche matin pour découvrir de jolis coins et rencontrer d’autres marcheurs. Il porte toujours ses baskets bleues. Elles sont confortables car elles se sont faites à son pied au fil des kilomètres. Il les range sur la planche du dessus dans l’armoire qui abrite ses quelques paires de souliers. Ainsi il est certain de pouvoir les trouver, même quand il part marcher alors qu’il fait encore noir dehors.

Un dimanche matin des vacances, en ouvrant l’armoire, il ne trouve plus que trois paires. Ses baskets, ses bottes en caoutchouc et une paire de bottes en cuir souple, qu’il n’avait jamais vues auparavant. Il était déjà tard et il ne voulait pas rater la marche qu’il faisait avec un ami ce jour- là. « Je regarderai où sont passées toutes mes chaussures en rentrant » et il prit ses baskets. Pour la dernière fois…

Quoi?

Le lendemain, Alain ouvre l’armoire et ne voit plus qu’une seule paire. Les bottes de cuir. Il les prend en main pour tâter leur souplesse. Il les regarde avec satisfaction car elles sont à sa pointure. Quand il les enfile, elles s’adaptent à son pied, comme par magie. Il se sent comme grandi, plein d’enthousiasme. Il sort directement pour éprouver leur confort et, au premier pas, voilà qu’il fait un bon en l’air de plusieurs kilomètres ! Décontenancé, il crie en retombant. Mais l’atterrissage se fait en douceur. Aussi tôt, il recommence. D’en haut, tout semble net, plein de couleurs vives. Le vent sur son visage est frais et doux en même temps. Il savoure. Au troisième bond, les gens, tout petits en bas, paraissent insignifiants. « Je suis le roi du monde » pense-t-il. Au fur et à mesure des enjambées, ce sentiment grandit. Les gens ne peuvent aller aussi vite que lui. C’est grisant. Le voilà qui parle aux oiseaux, qui fonce vers l’arc-en-ciel qu’il voit au loin, pressé de trouver le pot d’or à son pied.

Déjà loin de la maison et commence à fatiguer. De plus, il a un coup de soleil sur le visage. Il ne supporte plus les cris stridents des martinets qui volent à sa hauteur. Epuisé, il rentre chez lui. Il raconte une histoire à dormir debout au sujet du coup de soleil et n’ose pas dévoiler le reste car il a peur que ses enfants ne le prennent pour un fou. « Comment voulez-vous qu’ils gobent mes explications ? ».

On change!

Vous pensez bien, Alain n’a pas fermé l’œil. Il a pensé toute la nuit à ses bottes magiques ! Lundi, pressé de les retrouver, il se précipite vers l’armoire à chaussures. Il n’y a que sa vieille paire de bottes en caoutchouc Aigle! « C’est cocasse, hier, je me suis pris pour un oiseau et voilà que je me retrouve avec un Aigle ! ». Comme il voulait aller faire des courses, il y glisse les pieds. Il se sent happé, le plastique l’enserre, comme un boa constricteur avale sa proie. Le voilà pris. En regardant ses pieds, il se dit « Bon Dieu qu’elles sont moches ! Je ne vais pas sortir avec ça ! ». De plus, il est fortement ralenti quand il marche.
Peiné de ne pas pouvoir honorer la promesse qu’il avait faite à sa femme qui travaillait ce jour-là d’aller faire les courses, il retourne s’asseoir au salon. Quand elle rentre, elle est étonnée de le voir ainsi. Mais ce n’est pas grave : il y a des restes au congélateur. Elle doit l’aider à retirer les bottes car Alain n’a plus la force de le faire seul, comme si « j’avais marché avec des chaussures de plomb pendant toute une marche ADEPS ».

Le reste de la semaine, il ne trouve que les bottes en caoutchouc dans son armoire. A contre-cœur, Alain les enfile chaque matin car il est attiré par elles comme par un aimant très puissant. Pourtant, elles sont inconfortables à porter. Elles sont froides et chaudes en même temps. Son pied étouffe dans le noir du fond des bottes. Ce noir l’attire, il aimerait pouvoir y plonger complètement pour ne plus voir ces horribles bottes qui lui font honte. Cependant, leur attrait est puissant et l’empêche de sortir de chez lui. Il s’isole de l’extérieur et passe maintenant son temps au garage, évitant les regards inquiets de sa famille. Il ne veut plus voir ses amis car il a peur qu’ils ne se moquent.

Les bottes sont devenues tellement inconfortables. Elles lui compriment les pieds, au point qu’il n’arrive plus à les enlever pour dormir. Elles le gardent éveillé une bonne partie de la nuit. Lui qui mettait un point d’honneur à sentir bon pour aller au boulot, il ne prend plus de douche. Il ne voit pas comment faire avec ces fichues bottes.

Mais ça lui est maintenant égal, comme quand il était petit et se moquait de l’eau qui ruisselait sur ses bottes en sautant dans les flaques, insouciant. « C’était le bon temps ! ». Sa famille s’inquiète et essaie de l’encourager à réagir pour se débarrasser des bottes. Leurs encouragements l’insupportent. « Si je pouvais, j’irais promener, bon sang ! ». Mais les bottes sont si lourdes…


Le mercredi de la semaine suivante, alors qu’il pensait ne plus jamais pouvoir s’en extraire, ses pieds glissent des bottes en caoutchouc. Heureux de pouvoir enfin pouvoir porter ses baskets, Alain se précipite vers l’armoire… Il trouve les bottes de cuir ! Il les remet avec joie, pensant à la journée de dingue qu’il va encore pouvoir vivre grâce à elles ! Il se sent pousser des ailes. La journée se passe comme la première fois, exaltante jusqu’à la fin de l’après-midi, puis épuisante jusqu’à le vider de toute son énergie.

Ça suffit!!

Il est furieux d’être balloté ainsi par une force invisible qui lui impose des souliers qu’il n’a pas choisis !! Certains jours, il y a même une botte de chaque type, ce qui le force à porter une botte différente à chaque pied.

« Qu’ai-je fait pour mériter ça ?». Alain pleure. Les larmes l’emportent, le ruinent de l’intérieur, au fond de son être. « Je suis misérable et ne suis plus bon à rien avec ces maudites godasses !!»

Un jour qu’Alain porte ses bottes de 7 lieues, il croise son ami Max qu’il a plaisir à revoir car il se sent bien. Max alerté par la femme d’Alain lui prend la main et lui propose de s’asseoir sur un banc pour papoter. Alain lui raconte ses folles journées avec ses bottes magiques. A mesure qu’il donne des détails, il se rend compte que c’est peut-être cela qui le rend fragile, l’épuise et provoque cette fascination pour ses bottes Aigle. Il prend conscience de ces cycles infernaux et regarde ses pieds, bien décidé à ne plus les laisser prendre le contrôle de sa vie.
Alain y parvient de mieux en mieux maintenant. Ne vous méprenez pas, il continue d’enfiler ses bottes de cuir mais maîtrise mieux la hauteur des bonds qu’il fait. Il porte aussi ses vieilles bottes de caoutchouc quand il n’a pas le choix mais arrive à sortir avec dans la rue sans être écrasé par la honte. Elles lui semblent moins lourdes. Puis, certaines fois, les baskets réapparaissent pour quelques temps, comme un cadeau. Alain refait des marches avec ses copains, quelles que soient les chaussures qu’il doit mettre !
Pas facile de porter les chaussures d’un bipolaire !

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